La flotte de sous-marins à propulsion nucléaire russes peut se subdiviser – de manière schématisée – en deux catégories principales qui sont directement liées à leurs fonctions premières avec: d’un côté les sous-marins stratégiques, catégorie qui comprend les SNLE (Sous-marins Nucléaires Lanceurs d’Engins, RPKSN dans la nomenclature russe) et d’un autre côté, les sous-marins d’attaque, catégorie qui comprend les SNA (Sous-marins Nucléaire d’Attaque, PLAT, PLARK ou APRK dans la nomenclature russe selon le type d’armements embarqués). Les bâtiments dits « stratégiques » sont chargés de remplir les fonctions liées à la dissuasion nucléaire tandis que les bâtiments dits « d’attaque » (dans leur acceptation la plus large) ont pour mission d’assurer la recherche et la destruction de navires en mer, d’assurer la protection des bâtiments stratégiques, de couvrir les lignes d’approvisionnement du pays et enfin de frapper des cibles au sol avec des missiles de croisière.
En vue de remplir leurs missions, les sous-marins stratégiques embarquent un ensemble de missiles mer-sol balistiques stratégiques (MSBS/SLBM) à charge nucléaire qui constituent leur armement principal. A côté de ceux-ci, on retrouve également des tubes lance-torpilles mais ces derniers sont avant tout présents pour assurer l’autoprotection des bâtiments. A l’inverse, les sous-marins d’attaque peuvent déployer des torpilles, des missiles ou les deux simultanément: ces armements sont par définition conventionnels, même si il est un fait avéré que la quasi totalité des torpilles et missiles de croisière soviéto-russes disposent d’une double capacité (conventionnelle/nucléaire tactique). Les avancées techniques en matière d’armements vont voir la frontière entre les catégories de sous-marins d’attaque se brouiller de plus en plus avec dans un premier temps l’ajout d’une capacité de tir de missiles de croisière à changement de milieu via les tubes lance-torpilles avant d’assister à la généralisation de l’installation des cellules de lancement verticales dans les sous-marins d’attaque permettant de panacher les missions de ces derniers: transformant de facto les bâtiments équipés de la sorte en sous-marins multifonctions. Point significatif de cette évolution: les derniers navires des classes de sous-marins russes d’attaque (SSGN des Projet 949A et SNA des Projet 971) seront remplacés par une classe unique de sous-marins polyvalents, le Projet 885(-M) Yasen(-M).
Navire tête de série du Projet 885M Yasen-M, le K-561 Kazan et ses frères sont appelés à devenir la seule classe de sous-marins d’attaque en service au sein des VMF. Image@SevMash
Le monde ne se résumant pas à des cases dans lesquelles on peut tout ranger de manière simple et claire (il ne faudrait pas que les choses soient – trop – faciles, non plus), il existe une troisième catégorie de sous-marins nucléaires que les Russes (et leurs prédécesseurs Soviétiques avant eux) apprécient particulièrement: les sous-marins « à usage spécial » (Специального Назначения). Ces bâtiments dont les fonctions ne sont, généralement, pas détaillées sont amenés à remplir un panel de missions assez varié avec des interventions dans les (très) hauts fonds marins, la mise en place d’équipements sur le plancher océanique, des missions d’exploration et de reconnaissance sous-marines, le déploiement de véhicules sous-marins de plus petit gabarit, etc… Dans l’ensemble et tant qu’à présent, ces sous-marins – hautement spécialisés et modifiés en conséquence – ne remplissaient pas de fonctions offensives stricto sensu. Exception faite de l’emport de torpilles dans un but d’autodéfense, ces derniers n’étaient pas exploités en tant que vecteur d’armements offensifs.
Pour réaliser ces « missions spéciales« , autour desquelles un niveau élevé de flou et de secret est maintenu pour d’évidentes raisons, les Russes alignent plusieurs sous-marins à propulsion nucléaire qui sont mis en œuvre par le GUGI (ГУГИ – Главное Управление Глубоководных Исследований), soit la « Direction principale de la recherche en haute mer du ministère de la Défense de la Fédération de Russie« , en outre ces sous-marins sont complétés par des sous-marins de plus petit gabarit pouvant être employés dans les très grandes profondeurs et enfin cet ensemble est appuyé par une flotte de navires logistiques dédiés spécifiquement aux missions du GUGI. Structurellement rattaché à la Marine Russe (VMF) et constituant la 29 DiPL (29-я Дивизия Подводных Лодок) de la Flotte du Nord mais répondant directement du Ministère de la Défense (et donc du Président Russe), le GUGI est une unité d’élite composée d’officiers triés sur le volet et dont la mission principale est d’opérer dans les (très) hauts fonds marins.
Image prise à Severodvinsk lors de la première sortie en mer du Khabarovsk. On peut voir deux SNLE du Projet 941 Akula ainsi qu’une frégate du Projet 22350 Admiral Gorshkov en arrière-plan. Image@?
S’inscrivant pleinement dans cette catégorie des sous-marins « à usage spécial« , la Russie a développé un groupe de bâtiments qui forment le Projet 0985x: cet ensemble hétérogène, actuellement composé de trois navires d’origine disparate et avec des fonctions diverses, comprend le Khabarovsk (Projet 09851), le BS-329 Belgorod (Projet 09852) et à terme, l’Orenbourg (Projet 09853). Contrairement à ce que les codes projets laissent à penser: le Belgorod est le premier navire construit de cet ensemble tandis que le Khabarovsk et l’Orenbourg le suivent. Seul point commun connu entre ces trois navires: l’emport du drone sous-marin à propulsion nucléaire Poseidon (ex Status-6). En effet, alors que le Khabarovsk et l’Orenbourg sont des constructions intégralement neuves sur base (à première vue d’un design – très fortement – similaire), le Belgorod est issu de la transformation en profondeur d’un SSGN du Projet 949A Antey stocké inachevé peu après la fin de l’URSS.
La première sortie en mer du Khabarovsk en date du 16 août 2026 ainsi que la publication des premières photos (un peu) plus détaillées de ce dernier, offrent donc l’occasion de se pencher plus en avant sur un navire au sujet duquel on ne connaît pour l’instant que bien peu de choses. Au passage, il est utile de se questionner sur le rôle et les missions qu’il est appelé à remplir au sein de la flotte de sous-marins russes et comment cet ensemble de bâtiments vient brouiller encore un peu plus les frontières – qui sont déjà à la base particulièrement floues – entre les catégories de sous-marins nucléaires russes en service.
Le sous-marin Khabarovsk (Projet 09851): qu’en sait-on?
Mis sur cale le 27 juillet 2014 au chantier naval SevMash de Severdovinsk dans l’atelier 50, le sous-marin à propulsion nucléaire Khabarovsk (Хабаровск) relève du Projet 09851, porte le numéro de construction (91)148 et est une création du bureau d’études TsKB MT Rubin (ЦКБ MT Рубин) de Saint-Pétersbourg. Au niveau de la classification du bâtiment, il est catalogué en tant que BAPL soit un « grand sous-marin à propulsion nucléaire » (БАПЛ: Большая Атомная Подводная Лодка): inutile de préciser que cette classification pour le moins sibylline est volontaire.
Est-il utile de le préciser? Toujours est-il qu’à l’instar du Belgorod et d’autres bâtiments du GUGI, les informations disponibles sur ces derniers sont parcellaires: fort logiquement, l’observation des (rares) photos publiées ainsi que des extrapolations sur base des données communiquées sont les seules sources exploitables pour se faire une meilleure idée du Khabarovsk et de la technique entourant ce dernier ainsi que des ses hypothétiques futurs sister ships. Les données communiquées dans le présent article sont donc à envisager avec les réserves de rigueur: certaines sources ont été volontairement exclues des recherches vu le côté farfelu et peu crédible de celles-ci.
La plaque constructeur apposée lors de la mise sur cale du sous-marin Khabarovsk. Image@Oleg Kuleshov
D’un point de vue technique, le Khabarovsk – sur base des premières images disponibles – semble être très clairement une resucée des sous-marins du Projet 955A Boreï-A (dessinés également par le bureau d’études TsKB Rubin, ceci expliquant très certainement cela) sans la tranche dédiée aux missiles balistiques de cette classe. Cette reprise des technologies du Boreï-A est pour le moins logique vu le bureau d’études pilotant le projet ainsi que la période de développement qui est similaire aux deux classes de navires. La longueur évaluée est de 135 mètres avec un diamètre maximal de 13,5 mètres au point le plus large de la coque, le tirant d’eau serait d’environ 10 mètres tandis que le déplacement en surface avoisinerait les 10.000 tonnes. Les données – qui nécessiteront d’être affinées et vérifiées – placent donc le Khabarovsk dans un gabarit intermédiaire entre les Boreï-A (14.720 tonnes de déplacement en surface) et les Yasen-M (8.600 tonnes de déplacement en surface).
Même si la photo a été retouchée (pour la partie ciel), il s’agit – et de loin – de la meilleure vue du Khabarovsk dont on dispose actuellement. Image@Andreï Chugalov
L’architecture du navire est pour le moins classique, l’ensemble étant construit autour d’une double coque: le bâtiment se subdivise en une longue pointe avant comprenant les tubes lance-torpilles et les tubes pour les Poseidon en partie haute ainsi que le sonar (modèle inconnu mais probablement un MGK-600B Irtysh-Amfora identique au modèle employé sur les Boreï-A) en partie basse, suivi d’une partie centrale comprenant le kiosque (permettant l’accès au bâtiment) qui surmonte le poste de commandement principal (GKP: Главный Командный Пункт) ainsi que les quartiers du personnel, en partie arrière, on retrouve la chaîne cinématique avec le réacteur nucléaire, la turbine vapeur, le parc de batteries et l’appareil propulsif. A noter la présence d’une nacelle d’évacuation (VSK: Всплывающую Спасательную Камеру) implantée dans le kiosque (ce qui constitue une différence avec l’architecture des Boreï-A où la VSK est implantée en aval de la tranche missiles), les périscopes et antennes étant positionnés en arrière de celle-ci. Point intéressant, la silhouette du kiosque s’apparente fortement à celle des Yasen-M (forme générale fine et élancée avec un évasement à la base): une maquette en bois du kiosque (visant à tester les volumes et les agencements de ces derniers) a été photographiée en 2017 et il s’avère que malgré le côté secret du bâtiment, cette maquette correspond quasiment en tous points au kiosque présent sur le bâtiment.
Maquette en bois du kiosque du Khabarovsk photographiée en 2017, on remarque la similitude quasi parfaite avec le produit final. Image@?
Autre élément observable, la présence de deux protubérances en partie frontale du kiosque: si le rôle de celles-ci n’est pas connu, la forme et position font fortement penser à des capteurs du système SOKS (Система Oбнаружения Kильватерного Cледа) employé par certaines classes de sous-marins russes. Ce système non acoustique et passif (d’où son intérêt par rapport à des systèmes actifs) permet de pister des sous-marins grâce au suivi des vagues de sillage d’où son nom de « système de détection des vagues de sillage« . Le fonctionnement supposé, puisque les Russes n’ont jamais communiqué en détails sur ce dernier, consisterait en un ensemble de capteurs pouvant mesurer les radionucléides présents dans l’eau, les hausses de températures, les traînées de bulles laissées derrière les navires, etc… plusieurs minutes (voire heures!) après le passage d’un sous-marin.
Malgré la discrétion entourant le Khabarovsk, les images de sa première sortie en mer ont été rapidement publiées sur l’Internet Russe. Image@A.Mikheev
Même si ce n’est pas précisé, la chaîne cinématique serait une « simple » reprise de celle des Boreï-A avec un réacteur monobloc intégré (indiquant que le réacteur et son circuit de refroidissement primaire forment un ensemble unique) KTP-6-185SP (200 MWth) couplé à une turbine KTP-6-85 de 50.000 Cv et un hydrojet (hélice pompe) pour la propulsion du navire. La vitesse maximale du bâtiment est estimée se situer autour des 30 nœuds. Vu le déplacement (estimé) du bâtiment ainsi que sa période de développement: les Russes ont très certainement récupéré une chaîne cinématique qui est maîtrisée, moderne et – très largement – fiabilisée. Pour la navigation, le Khabarovsk dispose de surfaces de contrôles qui sont réparties en deux zones et sont une reprise quasiment à l’identique de l’architecture employées sur les Boreï-A. Premièrement, on retrouve deux ailerons mobiles (repliables) positionnés à la proue en partie haute. Deuxièmement, on trouve à la poupe des surfaces de contrôles selon un plan d’installation en croix: composé de deux gouvernails verticaux monoblocs et mobiles implantés perpendiculairement par rapport à l’axe de l’hydrojet et complétés par deux stabilisateurs horizontaux installés sur les flancs de la coque au droit des gouvernails. Point de détail qui permet de différencier un Boreï-A du Khabarovsk: le sonar traîné est implanté à droite sur le Boreï-A tandis qu’il est à gauche sur le Khabarovsk.
Vue arrière du Khabarovsk, on voit bien l’implantation du sonar à immersion variable à gauche
En comparaison, sur cette vue du Knyaz Vladimir prise lors de son lancement: on peut observer l’implantation du sonar à immersion variable à droite
Elément fondamental et structurant concernant le navire: les armements embarqués. A la différence du sous-marin Belgorod (Projet 09852) qui sert avant tout de vecteur pour des sous-marins de plus petits gabarit et auquel a été ajouté la capacité de tir du drone 2M39 Poseidon, le Khabarovsk est un navire qui sert avant tout dans un rôle offensif avec mise en œuvre des Poseidon ainsi que de torpilles conventionnelles. Le Khabarovsk ne dispose pas (à première vue) des équipements et modifications lui permettant de remplir le rôle de vecteur pour des sous-marins et équipements de plus petit gabarit: la classification de ce dernier en tant que sous-marin « stratégique » laisse clairement à entendre qu’il ne remplira pas les mêmes fonctions que le Belgorod (Projet 09852) bien que certaines missions identiques soient remplies par les deux bâtiments.
Ce fanion lié au sous-marin Khabarovsk donne un indice d’une « incroyable subtilité » sur l’armement principal embarqué par ce dernier. Image@Oleg Kuleshov
Une image récente, bien que retouchée en partie (notamment le ciel), permet de confirmer visuellement que le Khabarovsk récupère le même modèle de compartiment à armements que le Belgorod avec une implantation identique pour les tubes de lancement des 2M39Poseidon. Deux grandes trappes de forme atypiques (un demi-cercle en partie basse superposée par un trapèze en partie haute) positionnées en pointe avant et ayant identiquement la même forme que leurs équivalentes sur le Belgorod, donnent accès à des tubes de grand diamètre 2P39 (spécifiquement dédiés au Poséidon) qui permettent de tirer le drone. La position, la forme ainsi que l’implantation quasi identique entre Belgorod et Khabarovsk ne laissent aucun doute sur l’architecture de l’ensemble. En ce qui concerne la dotation totale, un emport de six drones Poseidon semble être la norme: vu l’encombrement ainsi que la masse estimée d’un drone Poseidon (~110 tonnes), il est peu probable de voir un nombre plus élevé de drones à bord du bâtiment.
Montage photo qui illustre cinq aspects du Khabarovsk. En rouge, les tubes (et trappes) 2P39 pour drones 2M39 Poseidon. En orange, l’emplacement des barres de plongées rétractables. En vert, l’emplacement présumé d’une partie des capteurs du système SOKS. En jaune, la nacelle d’évacuation VSK pour l’équipage. En mauve, ce qui s’apparente à la zone de purge des ballasts: le modèle est une reprise de type employé sur les Boreï-A. Image@Andreï Chugalov / Modifications: RS
La question qui reste (temporairement) en suspens est dans la présence (ou non) de tubes lance-torpilles « conventionnels » (533 ou 650 mm) à bord du navire: ces derniers devant servir à mettre en œuvre des torpilles ou des missiles à changement de milieux. La logique veut qu’un certain nombre de ces derniers soient présents, ne serait-ce que dans une perspective d’auto-défense du bâtiment et ce d’autant plus vu que ce dernier est repris en tant que sous-marin « stratégique ». Le diable se cachant toujours dans les détails, la présence d’une trappe de rechargement en pointe avant du bâtiment en partie supérieure (selon un modèle identique à celle présente sur le Belgorod) indique que même si ces derniers ne sont pas visibles de prime abord, la présence de tubes lance-torpilles de 533 mm positionnés entre les tubes 2P39 est une quasi-certitude sur le Khabarovsk bien que ces derniers n’aient pas encore été observés tant qu’à présent. Selon les us et coutumes locaux, l’équipage doit disposer de quelques lanceurs antiaériens portables qui seront très certainement des 9K333Verba pour l’autodéfense rapprochée.
Aucune précision n’a été communiquée sur la taille de l’équipage mais vu le gabarit et les fonctions du bâtiment, on doit avoisiner la petite centaine de membres d’équipage; le navire devrait être en mesure de rester en mer environ nonante jours, cette autonomie étant dépendante de la capacité de stockage en vivres à bord et de la taille de l’équipage.
Malgré la discrétion d’ensemble entourant le projet, le calendrier régissant ce dernier est « relativement » aisé à suivre et à retracer. Les premières rumeurs relatives à la mise sur cale future d’une nouvelle unité sous-marine « stratégique » (sans préciser ses rôles et fonctions) ont fuité dans la presse dès le 17 juillet 2014. Il ne faudra pas attendre longtemps pour en apprendre plus sur ce nouveau bâtiment puisque sa mise sur cale intervient finalement le 27 juillet 2014 au chantier naval SevMash, de manière concomitante avec la mise sur cale des sous-marins Krasnoyarsk (Projet 885M Yasen-M) et Knyaz Oleg (Projet 955A Boreï-A). Elément significatif dans cette mise sur cale, le fanion du navire distribué aux invités n’indique aucune référence au GUGI: généralement, un crabe (comme on le verra plus loin) est présent sur les fanions des navires destinés au GUGI, cet animal étant le symbole de cette unité. Cette absence de crabe sur le fanion est un élément (pas définitif, certes) qui indique que le navire est effectivement un sous-marin qui relève directement des VMF et non du GUGI et qui s’inscrit donc dans un cadre « stratégique ».
Fanion du sous-marin Belgorod, la référence au crabe – l’emblème du GUGI – est pour le moins difficile à rater. Image@?
Autre fanion du Belgorod, où l’on remarque également la présence d’un crabe en partie basse. Image@?
La fanion distribué lors de la mise sur cale du Khabarovsk: on remarque l’absence de crabe sur ce dernier. Image@?
Une « très opportune » fuite dans la presse russe en 2015 d’un document illustrant le drone « Status-6 » (devenu 2M39 Poseidon par la suite), sa technique ainsi que ses vecteurs va se révéler très utile pour clarifier plusieurs interrogations en suspens. Outre la présence du Belgorod (Projet 09852) permettant d’avoir une idée générale de ses lignes, le document va permettre de confirmer la fonction de vecteur pour le drone Poseidon attribuée au nouveau sous-marin Khabarovsk (Projet 9851) en construction tout en donnant une vue d’ensemble du gabarit général du bâtiment que l’on peut voir comme étant de taille significativement réduite par rapport au Belgorod.
Première mention « officiellement pas officielle » de l’existence du sous-marin Khabarovsk apparue en 2015 dans la presse russe. Image@Rossiya1
Les travaux de construction du Khabarovsk vont se dérouler dans un silence relatif puisqu’à partir de la mise sur cale du bâtiment, les informations relatives à celui-ci vont être pour le moins sporadique. Tout au plus peut-on indiquer l’existence d’une image prise chez SevMash, datée de mars 2018 et illustrant la construction d’une coque interne de sous-marins dans l’atelier 50 et probablement destinée au Khabarovsk; les essais hydrauliques de cette coque interne étant achevés en mai 2018. La livraison du navire, attendue à l’horizon 2020, va se voir décalée à plusieurs reprises: au fur et à mesure de l’avancement des années, la sortie de construction va se voir « décalée vers la droite » dans la plus pure tradition de la construction navale russe. En 2019, le navire est annoncé comme devant être lancé au printemps 2020 et admis au service en 2022, par la suite son lancement est attendu pour l’automne 2021 sans se concrétiser pour autant. Ceci n’empêchera pourtant pas les Russes d’annoncer l’achèvement des travaux, voire du début des essais en mer en 2024… alors que le bâtiment n’avait même pas encore été lancé!
Finalement, c’est le 1er novembre 2025 que le Khabarovsk est lancé en grande pompe au chantier naval SevMash en présence du Ministre de la Défense, A.R. Belooussov, et du Commandant-en-Chef de la Marine Russe, l’Amiral de la flotte A.A. Moïsseïev, qui est – comme nombre de ses prédécesseurs à ce poste – un ancien sous-marinier. Ce lancement est d’ailleurs l’occasion d’en apprendre un (peu) plus sur le bâtiment avec notamment des images claires de son système propulsif venant confirmer la présence d’une hélice pompe sur un modèle similaire à celle des Boreï-A. Comme de coutume, le lancement ne signifie pas que le navire est déjà en état de sortir en mer, il faudra attendre l’achèvement des derniers travaux de finition: la première sortie en mer du Khabarovsk effectuée le 16 août vient donc marquer la fin des travaux et le début des deux phases suivantes que sont les essais constructeurs qui seront ensuite suivis par les essais étatiques: préalable obligatoire avant l’acceptation au service du bâtiment.
Image prise lors du lancement du Khabarovsk, on remarque le Ministre de la Défense russe en compagnie du directeur général du chantier naval SevMash. Image@RIANovosti
D’un point de vue des documents officiels: un premier contrat étatique portant le numéro 66-12 aurait été signé le 19 juin 2012 et portant sur la construction du futur Projet 09851, suivi du contrat 120-14 daté du 3 juin 2014 signé entre le chantier naval SevMash et le bureau d’études TsKB MT Rubin qui vise à développer des composants relevant du projet de R&D Kalitka SMP qui s’intègrent dans la construction du Projet 09851. De plus, dans le rapport annuel 2015 bureau d’études TsKB MT Rubin, il est indiqué que dans le cadre du projet codé GTS-K, le bureau d’études est chargé d’élaborer et de fournir la documentation de conception et le soutien technique pour construction du Projet 09851, celle-ci étant basée sur les spécifications techniques БЛИЦ.360029.608ТЗ (spécifications qui ne sont – bien évidemment! – pas détaillées), les travaux devant être achevés en 2020.
Une vue (de loin) du Khabarovsk lors de sa première sortie en mer au départ de Severodvinsk. Image@?
Avec une mise sur cale intervenue le 27 juillet 2014 et une mise à l’eau en date du 1er novembre 2025: il s’est donc écoulé 4115 jours (soit 11 ans, 3 mois et 5 jours) entre la mise sur cale et la mise à l’eau. La première sortie en mer, le 17 août 2026 vient donc rajouter 289 jours de plus (9 mois et 16 jours) à ce calendrier. Il s’est donc déjà écoulé douze années entre la mise sur cale et la première sortie en mer, et bien que la capacité de lire dans le marc de café ne soit pas encore devenue une science exacte, il est peu probable de voir le Khabarovsk entrer au service avant – au bas mot – décembre 2027: ce qui donnerait un délai total d’environ 13 ans et 4 mois écoulé entre la mise sur cale et l’admission au service (et ceci dans une hypothèse optimiste, bien entendu). Vu les spécificités du bâtiment ainsi que son armement, on peut raisonnablement s’attendre à des essais et une mise au point qui vont nécessiter une longue période de temps.
Belgorod, Khabarovsk et Orenbourg: les arbres qui cachent la forêt?
Depuis le retrait de la licence nucléaire et l’abandon progressif de cette capacité au chantier naval ASZ de Komsomolsk-sur-l’Amour annoncé en 1992 par le président russe de l’époque, B.N. Eltsine; la construction sous-marine nucléaire russe se concentre autour du seul chantier naval SevMash (Severodvinsk) qui est chargé de produire l’entièreté des sous-marins nucléaires construits sur le territoire russe. Différence notoire avec l’époque soviétique, la Flotte du Pacifique était équipée (pour partie) avec des sous-marins produits par ASZ tandis que la Flotte du Nord l’était avec des bâtiments provenant de SevMash. Fort logiquement, le retrait d’un chantier naval de l’équation entraîne un report de la charge sur le dernier subsistant et par conséquent impacte directement le taux de renouvellement de la composante sous-marine nucléaire russe.
Vu les délais de production qui n’ont fait que croître durant la période 1991-2010 et ce pour des raisons à la fois techniques, financières et humaines: la flotte sous-marine russe a vu l’âge moyen de son parc augmenter inexorablement, le taux de renouvellement n’étant plus en mesure d’assurer le remplacement en temps et en heure des bâtiments ayant largement dépassé l’âge légal de la retraite. Dans un contexte pour le moins difficile et avec des besoins importants vu l’importance donnée à la composante sous-marine, la mise sur cale et la construction de sous-marins à usage spécial soulève pas mal de questions. Si dans le cas du Belgorod (Projet 09852) il s’agit avant tout de la récupération et de la transformation en profondeur d’une coque stockée inachevée d’un sous-marin du Projet 949AAntey, dans le cas du Khabarovsk il s’agit d’une construction intégralement neuve sur base d’un nouveau design. Ainsi le temps consacré par le bureau d’études ainsi que le chantier naval sur ce projet est du temps qui n’est pas employé pour la construction de sous-marins « prioritaires » tels que les Yasen-M ou Boreï-A et ceci est d’autant plus surprenant que ces derniers sont en forte demande pour rééquiper les effectifs des VMF.
Si on prend la peine de rentrer un peu dans les chiffres et de faire une comparaison rapide des temps de construction avec les deux principaux modèles de sous-marins nucléaires en production (Projet 885M Yasen-M et Projet 955A Boreï-A), les chiffres sont pour le moins éloquents et la comparaison n’est pas à l’avantage des sous-marins pour missions spéciales. Pour faire simple, si l’on considère le temps total écoulé entre la mise sur cale et l’admission au service officielle, on obtient pour chaque Projet de navires envisagés les données suivantes:
Projet 885M Yasen-M: ~ 10 ans, 10 jours (3663 jours)
Projet 955A Boreï-A: ~ 7 ans, 11 mois, 18 jours (2909 jours)
Projet 09851 Khabarovsk: ~ 13 ans, 5 mois (4901 jours)
Projet 09852 Belgorod: ~ 9 ans, 6 mois, 19 jours (3487 jours)
Evidemment, les chiffres sont des données brutes qui nécessitent d’être contextualisées, la méthodologie employée devant également être précisée. Tout d’abord les projets « prototypes » que sont les Projet 885 Yasen (un bâtiment) et Projet 955 Boreï (trois bâtiments) sont volontairement exclus du calcul des moyennes car ces derniers ont été lourdement impactés par les difficultés économiques et industrielles de la Russie post-soviétique dans l’immédiat de la fin de l’URSS: ceci explique pourquoi les temps de production de ces derniers ne sont pas représentatifs des navires qu’on peut qualifier de « série » que sont les Projet 885 Yasen-M et Projet 955A Boreï-A. La moyenne du « temps total » est calculée en prenant en compte le Δ du temps écoulé entre la mise sur cale et l’admission officielle au service des navires avec pour les Projet 885M Yasen-M, six navires (du K-561 Kazan au K-563 Oulianovsk) et pour les Projet 955A Boreï-A, cinq navires (du K-549 Knyaz Vladimir au K-555 Knyaz Pozharsky). On obtient donc un temps moyen de 3663 jours (~ 10 ans, 10 jours) par bâtiment pour les Projet 885M Yasen-M et de 2909 jours (~ 7 ans, 11 mois, 18 jours) par bâtiment pour les Projet 955A Boreï-A: point intéressant, malgré un gabarit plus conséquent, les Boreï-A sont globalement moins long à produire que les Yasen-M.
Le K-552 Knyaz Oleg du Projet 955A Boreï-A a ceci d’intéressant qu’il s’agit du sous-marin nucléaire russe produit le plus rapidement depuis la fin de l’URSS. Image@CrazyMk / forums.airbase.ru
Une fois que l’on vient intégrer le Khabarovsk (Projet 09851) dans l’équation, on peut voir qu’avec un temps total de 4901 jours (~ 13 ans, 5 mois) et ceci est à considérer dans l’hypothèse d’une admission au service en décembre 2027: ce dernier, malgré un gabarit plus proche du Yasen-M que du Boreï-A, a nécessité 68% de temps en plus par rapport à un Boreï-A (2909 jours) et 33% de temps en plus par rapport à un Yasen-M (3663 jours). Dans le cas du BS-329 Belgorod (Projet 09852), avec un temps total de 3487 jours (~ 9 ans, 6 mois, 19 jours), et malgré un gabarit beaucoup plus imposant on constate que ce dernier a nécessité moins de jours qu’un Projet 885M Yasen-M (3663 jours) et 20% de temps en plus qu’un Projet 955A Boreï-A (2909 jours).
Mais « le diable aime à se cacher dans les détails » dixit la maxime populaire: il est donc nécessaire de préciser que les données relatives au BS-329 Belgorod n’indiquent pas qu’en réalité, il s’est écoulé presque trente ans entre la première mise sur cale de ce dernier, le 24 juillet 1992 sous le standard Projet 949AM, et son admission au service le 8 juillet 2022 sous le standard Projet 09852. Cette longue période de temps s’explique par l’interruption des travaux dès 1998, l’abandon « provisoire » de la coque qui sera finalement suivi de la deuxième mise sur cale le 20 décembre 2012 sous le standard que l’on connaît actuellement. In fine, le BS-329 Belgorod aura passé ~ 9 ans et 6 mois en construction et achèvement avant d’être admis au service, cependant il faut ajouter les années déjà écoulées dans sa première phase de construction: soit ~ 6 années supplémentaires (1992-1998) et si on pousse le vice à calculer un « temps total » qui intègre la première mise sur cale du Belgorod on en arrive à un record toute catégorie de 10941 jours (~ 29 ans, 11 mois et 15 jours)… Inutile de préciser que la comparaison n’aurait plus guère de sens, même si d’un point de vue arithmétique: les résultats seraient impressionnants.
Par contre et c’est là l’idée sous-jacente gouvernant les mathématiques ci-dessus: le temps consacré par le chantier naval SevMash à la construction du Khabarovsk (ainsi que par extension du Belgorod et de l’Orenbourg) constitue en apparence une gabegie sans nom. Sur le temps consacré au seul Khabarovsk, le chantier naval aurait pu mobiliser sa capacité de production pour construire en lieu et place un et un demi Boreï-A ou un et un tiers de Yasen-M. Vu la quasi impossibilité pour la construction navale russe de réduire les délais de production et de circonscrire ces derniers dans un cadre en phase avec les moyens à disposition, on ne peut qu’être surpris de voir la quantité de temps et de moyens alloués à de tels sous-marins à usage spécial en lieu et place des projets prioritaires qui existent pour remplacer les derniers sous-marins de l’époque soviétique toujours actifs au sein des VMF.
Le drone 2M39 Poseidon: une fausse bonne idée?
La question de l’armement emporté joue, fort logiquement, un rôle significatif dans les délais discutés ci-dessus. Le temps requis pour développer, tester et mettre au point le drone 2M39 Poseidon explique également pour partie les délais connus dans la construction des sous-marins des Projets 0985x. Présenté en 2018 par le président russe (le développement de cet armement est bien évidemment antérieur à cette présentation et remonterait à la première moitié de la décennie 2010), le 2M39 Poseidon doit permettre (dans les projections russes) de frapper les zones côtières et littorales avec une détonation nucléaire permettant soit de neutraliser des infrastructures stratégiques soit de détonner à proximité des côtes pour générer un tsunami dévastateur qui viendrait frapper la zone ciblée.
Malgré une utilité qui reste à démontrer, il est un fait que le concept de « super-torpille » nucléaire n’est pas une première dans l’histoire soviéto-russe. Le premier sous-marin à propulsion nucléaire soviétique, le K-3 Leninsky Komsomol (Ленинский Kомсомол) du Projet 627Kit, devait à l’origine emporter une torpille T-15 à charge thermonucléaire conçue pour détoner à proximité des installations côtières en vue de créer un tsunami dévastateur… néanmoins, le concept sera rapidement abandonné face à la difficulté de s’approcher (sans être détecté!) à moins de 30 Km de la cible pour procéder au tir de la munition. Et ce sans même parler des dimensions de la T-15 dont le devis de masse envisagé avoisinait les 36 tonnes et elle aurait eu un diamètre de 1,55 m: in fine, la torpille devait mesurer 22% de la longueur totale du bâtiment, le projet initial ne permettant l’emport que d’une seule torpille! Le bon sens finira par prévaloir et le K-3 ainsi que ses successeurs du Projet 627AKit recevront des tubes lance-torpilles de 533 mm.
Le premier sous-marin nucléaire soviétique, le K-3 Leninsky Komsomol: dans le cas où il aurait été équipé avec la torpille T-15, celle-ci aurait occupé la quasi totalité de la pointe avant du bâtiment! Image@?
Le concept d’une nouvelle « super-torpille » ne va pas se laisser enterrer aussi facilement puisque les Russes vont réactualiser le concept avec le développement du drone 2M39 Poseidon qui reprend la base conceptuelle de la torpille T-15 avec une charge thermonucléaire mais qui s’en distingue par le mode de propulsion qui est également nucléaire. Avec ce mode de propulsion la torpille « gagne » (manière de dire) une autonomie illimitée ainsi qu’une vitesse de pointe élevée (60-70 nœuds). Revers de la médaille, le drone Poseidon est un « beau et gros bébé » dont la masse est estimée à 100 tonnes, sa longueur oscillant entre 16 et 24 mètres (les mesures les plus crédibles tournent autour des 20 mètres de longueur) et dont le diamètre se situe entre 1,5 et 2 mètres. Evidemment, vu la taille ainsi que les vitesses « potentielles » du Poseidon, la distance de détection de celle-ci va augmenter significativement avec la vitesse à laquelle elle se déplace… augmentant donc les chances d’interception de celle-ci. Enfin, qui dit « gabarit hors-norme » indique également que le Poseidon nécessite des vecteurs spécifiques avec des équipages possédant un entraînement adapté à la munition et ses caractéristiques.
Le développement semble avoir été pour le moins laborieux (ce qui n’est guère surprenant vu l’hétérodoxie du concept) et indirectement, c’est le Président Russe en personne qui indique lors d’une visite à des soldats blessés en Ukraine que le drone Poseidon a effectué un tir d’essai réussi (très probablement au départ du BS-329 Belgorod) le 29 octobre 2025 avec mise en route du réacteur nucléaire: sur base de ces déclarations, on peut donc en conclure que l’armement n’est pas encore « bon pour le service » mais serait à un stade d’essais avancé. Inutile de préciser qu’aucun détail sur les essais et leur contenu n’est disponible: toutes les informations autour de cet armement sont donc à envisager avec beaucoup de prudence.
In fine, reste la question de l’utilité d’un tel armement. Si le mode de fonctionnement ainsi que les fonctions du drone Poseidon semblent assez clairement définis, on serait donc face à un armement qui constitue une capacité de seconde frappe (par opposition à la capacité de première frappe, tels que les ICBM). Dis autrement, la certitude qu’un pays ciblé par une attaque nucléaire soit en mesure d’y répondre avec d’autres moyens nucléaires (oui, c’est « très joyeux » comme concept)[1]. De manière simplifiée, la logique prévalant est que cette capacité de seconde frappe doit permettre de dissuader un pays d’en attaquer un autre avec une frappe nucléaire préliminaire qui viserait à éliminer la capacité nucléaire (ou les principaux centre décisionnels) du pays ciblé, l’empêchant de réagir en conséquence. Par sa simple existence, la capacité de seconde frappe doit permettre de garantir qu’une riposte par le pays attaqué vient « neutraliser » la menace que constitue la capacité de première frappe. Le drone Poseidon, via son autonomie – théorique – illimitée et sa capacité à générer d’énormes dégâts soit directs soit indirects, tout en étant déployé par des sous-marins qui seront « dilués » dans les océans constituent donc une capacité de seconde frappe permettant d’agir même si les installations nucléaires (silos ICBM et bases de bombardiers stratégiques, par exemple) viennent à être frappées dans une frappe préliminaire.
La classification du Khabarovsk dans le groupe des sous-marins « stratégiques » se comprend mieux au vu des fonctions envisagées du drone Poseideon. Reste maintenant à (sa)voir si le système peut réellement être considéré comme opérationnel.
Après le Belgorod et le Khabarovsk, l’étape suivante est l’Orenbourg (Оренбург) du Projet 09853 dont la mise sur cale serait (conditionnel plus que de rigueur) intervenue autour du 1er août 2025 au chantier naval SevMash (date jamais officiellement confirmée) mais la publication d’images des souvenirs « typiques » d’une mise sur cale russe (bics, carnets, fanions, médailles, etc…) permet de voir que ce dernier est le prochain représentant des sous-marins à usage spécial dont la construction est en cours et/ou en phase préparatoire avancée. De part son nom de baptême, on peut d’ores et déjà conclure que le BS-136 Orenbourg (Projet 09786), un ancien SNLE du Projet 667BDRKalmar (code OTAN: Delta III) lourdement transformé (avec notamment le retrait de la tranche missile) pour servir de bateau-mère est mis à la retraite.
Photo qui serait impensable à réaliser dans le contexte actuel: le BS-136 Orenbourg vu à quai à Olenya Guba. Image@?
Les premières informations et illustrations disponibles permettent de deviner que l’Orenbourg sera (très) fortement similaire au Khabarovsk: modèle de série ou variante étroitement dérivée? Il n’est pas (encore) possible de déterminer les différences et similitudes entre les deux modèles. A l’inverse, les éléments matériels disponibles permettent de confirmer le rattachement prévu de l’Orenbourg au GUGI. De plus, vu qu’il est appelé à prendre la place de son homonyme, son affectation future à la Flotte du Nord n’est guère soumise à questionnements. Outre le rôle de vecteur pour le drone Poseidon, il restera à voir si l’Orenbourg disposera (ou non) d’une capacité à servir de bateau-mère à l’image de son prédécesseur: le rattachement au GUGI est une première indication en ce sens… qui devra être confirmée dans le futur.
Image@VKoshkin
Elément amusant, bien qu’anecdotique, pendant de longues années une certaine confusion a été entretenue au sujet du Projet 09853: plusieurs sources faisant état du fait que le futur K-563 Oulianovsk (Ульяновск) mis sur cale le 28 juillet 2017, serait en réalité le premier bâtiment du Projet 09853 et donc un vecteur du drone Poseidon. Finalement, rien de tout ceci n’était fondé puisque le K-563 Oulianovsk est un bâtiment du Projet 885M Yasen-M qui est tout ce qu’il y a de plus rigoureusement identique aux autres Yasen-M.
Cette vue de l’Oulianovsk lors de son lancement le 28 juillet 2026 ne laisse guère de doute sur son appartenance au Projet 885M Yasen-M. Image@SevMash
A terme (horizon 2035) et en l’état actuel des choses; la Marine Russe alignera directement (ou indirectement via le GUGI) trois vecteurs (confirmés) du drone 2M39 Poseidon sachant que selon le bâtiment l’emport de cet armement constituera soit la mission principale soit une des missions réalisables par le navire. Il s’agit des:
Khabarovsk / Хабаровск (Projet 09851)
BS-329 Belgorod / Белгород (Projet 09852)
Orenbourg / Оренбург (Projet 09853)
Ce trio sera réparti entre les deux principales flottes russes que sont la Flotte du Nord et la Flotte du Pacifique, en outre, il devrait être complété dans un avenir proche par d’autres bâtiments (encore à mettre sur cale) avec comme objectif final (?) d’obtenir une répartition équilibrée entre les flottes principales (format 2+2 ou 3+3?): les Russes ayant manifesté par le passé leur intention de disposer de trois sous-marins du Projet 09853. Point remarquable dans cette répartition, la création d’une flotte de sous-marins « à usage spécial » au sein de la Flotte du Pacifique. Alors qu’historiquement le GUGI, auquel les navires sont rattachés, voit ses moyens concentrés et rattachés à la 29 DiPL (29-я Дивизия Подводных Лодок) de la Flotte du Nord qui est basée à Gadjievo (Гаджиево) et plus précisément à Olenya Guba, la mise en service du Belgorod ainsi que du Khabarovsk change la donne avec la création d’une troisième division (numéro de division encore inconnu) de sous-marins nucléaires au sein de la Flotte du Pacifique qui alignera les deux navires en question. Des travaux ont d’ailleurs été effectués à Vilyuchinsk/Rybachiy (Kamtchatka) où la base de sous-marins bénéficie d’une reconstruction à grande échelle depuis plusieurs années avec des travaux effectués sur les jetées, sur les installations fixes auxiliaires (alimentation en électricité notamment), sur les sites de stockage des armements, le site de réarmement des bâtiments, ainsi que les habitations pour le personnel. Les travaux réalisés comportent un volet spécial couvrant l’accueil de deux sous-marins à usage spécial ainsi que les navires liés, les travaux en question s’étant achevés dans le courant de l’année 2024. Néanmoins, malgré une mise en service le 8 juillet 2022, il est à noter que le BS-329 Belgorod (Projet 09852) n’a toujours pas effectué sa transition interflottes et qu’au moment d’écrire ces lignes: ce bâtiment est toujours à Severodvinsk pour des essais relatifs au drone 2M39 Poseidon.
Le BS-329 Belgorod photographié lors d’une de ses sorties en mer durant sa campagne d’essais. Si on prend la peine de comparer la partie avant du bâtiment avec celle du Khabarovsk, la similitude est frappante. Reste que les deux bâtiments ne jouent pas dans la même catégorie en matière de gabarit. Image@?
Pourquoi insister sur le côté « stratégique » du Khabarovsk? Rappelez-vous, au début de l’article, il était fait mention de la classification « simplifiée » permettant de cataloguer les principaux types de sous-marins existants: ce système relativement simple offrait donc la possibilité d’avoir une vue d’ensemble sur les rôles et fonctions que remplissent les différents modèles de sous-marins existants ainsi que le type de menace que ces derniers véhiculent. Or, et c’est là que la question devient intéressante, comment faut-il classifier le trio qui constitue(ro)nt le Belgorod, le Khabarovsk et l’Orenbourg? Autant en ce qui concerne le BS-329 Belgorod, la question semble relativement évidente: sous-marin à usage spécial vu l’aptitude du bâtiment à intervenir directement ou indirectement dans les grandes profondeurs, l’emport du drone Poseidon n’étant qu’une des missions qu’il est en mesure de remplir. Il n’en va, par contre, pas de même pour le Khabarovsk et probablement à terme pour l’Orenbourg. Ces deux bâtiments sont conçus avant tout comme vecteur du drone Poseidon, devenant par conséquent des bâtiments qualifiés de « stratégiques »: ils viennent donc compléter la flotte de SNLE russes composée actuellement d’un reliquat de cinq Projet 667BDRM Del’fin (code OTAN: Delta IV) ainsi que des huit (à terme douze) Projet 955(-A) Boreï(-A). On peut même imaginer que sur le plus long terme, les derniers SNLE du Projet 667BDRM soient remplacés par certains des vecteurs du drone Poseidon: avec cinq bâtiments du Projet 667BDRM devant être mis à la retraite à l’horizon 2030-2035, et avec encore quatre bâtiments du Projet 955(-A/-AM?) Boreï-A(-AM?) à produire (ou prévu), il restera un « trou » de deux bâtiments à combler pour obtenir une composante stratégique qui maintient le format actuel à quatorze navires. On pourrait parfaitement imaginer que les Khabarovsk et Orenbourg soient l’option mise en œuvre pour combler le « trou » en question avec des navires qualifiés de « stratégiques ». Indirectement, cette hypothèse serait (pour partie) confirmée par le fait que le Khabarovskne semble pas être rattaché au GUGI: le bâtiment relèverait donc directement de la Marine Russe (VMF), ce qui ne semble pas être le cas de l’Orenbourg, comme le laissent à penser les fanions publiés en illustration plus haut dans cet article.
Et après? Les Russes n’ont jamais caché leur volonté de construire plusieurs unités du Projet 09853 (le nombre de trois bâtiments a été avancé par le passé), il fut même fait mention dans un contrat officiel vers 2017 d’un fort obscur Projet 09854 au sujet duquel aucun détail n’a filtré. Evolution du Projet 09853 ou nouveau design? Question qui restera sans réponse pour l’instant. Reste donc la question fondamentale: est-ce que l’investissement dans de tels navires se justifie encore? D’autant plus pour déployer un armement qui, même si considéré comme stratégique, présente de sérieuses incertitudes quant à son efficacité réelle (à l’inverse d’un ICBM dont les conséquences d’un tir ne sont pas à démontrer). Dans le contexte d’une marine russe (et plus largement d’une construction navale russe) à la traîne au niveau de la capacité à renouveler ses effectifs, l’investissement (en temps ainsi qu’en moyens humains et financiers) dans de tels sous-marins à usage spécial ainsi que dans des armements aussi « exotiques » laisse plus d’un observateur perplexe. D’autant plus au vu des difficultés rencontrées par la marine russe à financer des programmes importants tels que le renouvellement de sa flotte logistique (Projet 11711 et Projet 23130), de la mise en pause (provisoire ou définitive?) du programme de modernisation de l’Admiral Kouznetsov (Projet 1143.5), des questionnements sur la modernisation (ou non) du croiseur Piotr Velikiy (Projet 1144.2), la modernisation (et accroissement) de la flotte d’avions de lutte anti-sous-marine (nécessaire pour garantir la viabilité de la stratégie des bastions), etc… .
Même si la guerre (la manière de conduire celle-ci) évolue constamment, que les (très) hauts fonds marins sont une zone de plus en plus convoitée et disputée (notamment par rapport aux câbles de télécommunication), que le besoin de sanctuariser la dissuasion nucléaire pousse à réfléchir à d’autres manières de frapper l’ennemi (avec la conservation d’une capacité de première et de deuxième frappe). Il est à espérer (?) que les stratèges russes ont bien calculé le rapport coûts-bénéfices de tels bâtiments au regard de l’utilité finale de ceux-ci dans un contexte qui évolue aussi rapidement.